Creusoé et la caisse mystérieuse
Troisième partie et suite de "Vendredi et la caisse mystérieuse".
Cela faisait deux mois à présent que Vendredi, alors en quête de nourriture et à défaut d'avoir pu marauder champignons, noix, coques en tout genre, avait déniché et ramené de son expédition solitaire cette mystérieuse caisse, qu'il n'avait osé ouvrir sans en avoir l'aval de Robinson. Sage décision, car après examen, son compère avait statué : Elle contenait très probablement des œufs. Il suffisait tout simplement de faire montre de patience et les poussins en jailliraient et les protéines seraient assurées.
Les péripéties survenues depuis, avaient transformé la probabilité en certitude tant la bouche avait convaincu le cerveau qu'il allait bientôt s'enivrer de ces mets fabuleux à base de ces volailles en devenir. Fini les racines bouillies accompagnées d'insectes concassés. Ils pourraient enfin vivre retranchés et repus à la fois.
Depuis, telles deux mères poules, ils passaient leurs journées à couver de leurs yeux la boite placée aux abords du feu pour en accélérer le processus.
Vendredi et Robinson, assis au coin du feu et discutant tout en se surveillant mutuellement montaient la garde devant la couvaison et gare à celui qui oserait soustraire un œuf du magot.
C'est à ce moment précis qu'un étranger, que nous nommerons Creusoé, fit apparition.
- « Qui va là! », dit Robinson d'un ton menaçant, prêt à en découdre.
- « Bonjour les amis, ne vous dérangez pas pour moi, je ne fais que passer » répondit une voix emplie de calme et d'assurance.
- « Ah bon, alors aucun problème » ajouta Vendredi afin de faire baisser la tension avant de se rassoir.
Robinson, toujours sur ses gardes, pointa une branche acérée :
- « Que voulez-vous ? »
- « Voici deux mois je bat la campagne et en voyant au loin la fumée, j'avais imaginé pouvoir me réchauffer quelques instants au coin de votre feu, mais je ne voudrais pas abuser de votre hospitalité » répondit Creusoé.
A ces mots mettant en question son hospitalité, le ton de Robinson allait changer du tout au tout. Manquer de d'hospitalité ? Lui ? Lui qui n'avait de cesse que de tisser des liens si forts avec les autres et la nature qu'il en arrivait à passer tantôt pour un utopiste, tantôt un populiste aux yeux de ses congénères ?
- « Abuser ? Mais pas du tout installez-vous.»
- « C'est une bien curieuse caisse que vous avez-là. » interrogea Creusoé.
- « Oui, au départ elle n'était pas en bois, mais en plastique, elle a failli prendre feu et avons dû la remplacer par cette caisse en bois.»
A ces mots, Creusoé compris immédiatement qu'il était en face de la caisse disparue alors qu'il revenait marché durant sa halte dans le sous-bois afin de soulager sa vessie. Il enchaîna :
- « Mais vous n'avez pas peur qu'elle finisse comme l'autre caisse et s'embrase ? », demanda Creusoé.
- « Oh, mais nous la surveillons, le tout contient des œufs qui vont éclore d'une minute à l'autre, nous les tenons à température constante depuis bientôt deux mois à présent. » .
- « Si rien n'en est sorti jusqu'à présent, votre affaire semble mal engagée... » , répliquât Creusoé.
- « Et pourquoi donc ? » .
- « Parce que le temps de couvaison pour un œuf est de 21 jours, à présent, l'échéance et largement dépassée » , annonça du ton le plus tranquille Creusoé.
A ces mots, Robinson et Vendredi échangèrent un regard empli de désarroi, tout semblait fichu.
- « A vrai dire, je pense que ce que contient cette caisse m'appartient. Manifestement, vous n'en connaissez pas son réel contenu ?» .
- « Non, c'est vrai, je l'ai trouvée. » , admit Vendredi.
- « Et bien, je vais vous le dire : Dans cette caisse, il y a un jambon de pays que je m'apprêtais à préparer et à faire maturer jusqu'à l'été pour le déguster. Aussi, je vous propose d'ouvrir cette caisse et si son contenu correspond bien à ce que je vous affirme, de le ramener, de continuer son affinage au grenier, en le suspendant à une poutre et de le manger tous ensemble aux beaux jours, étant donné que vous avez largement participé, manifestement à votre insu, à son opération de vieillissement. » .
Vendredi et Robinson acquiescèrent immédiatement, perdu pour perdu, ils auraient au moins sauvé ça.
C'est ainsi que dans cette histoire, nous avons pu constater que peu d'entre nous restaient affranchis des choses les plus rudimentaires, si utiles à nos existences. Vendredi ne sachant pas fait confiance à Robinson quitte à se laisser bercer d'illusions. Robinson n'en sachant pas plus, délègue toute vérité à des convictions issues de nulle part, voire obscures. C'est alors que Creusoé doit faire appel à tant de persévérance et de malices pour accorder tout ce monde afin de conserver un savoir essentiel à notre salut.
Et vous chers lecteurs, aviez-vous deviné ce que cette mystérieuse caisse contenait ?
A suivre ... Les illusions perdues.
